Il faut arriver à Grand-Bassam tôt le matin, quand la lumière rase encore les façades ocre du quartier colonial, pour comprendre ce que le temps a fait à cette ville. Classée au patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 2012, l’ancienne capitale de la Côte d’Ivoire garde, entre le fleuve et l’océan, les traces d’un urbanisme administratif pensé au tournant du XXe siècle : palais de justice, poste, comptoirs commerciaux, alignés le long d’avenues qui semblent trop larges pour le silence qui y règne désormais.
Capitale jusqu’en 1900, puis reléguée au second plan après une épidémie de fièvre jaune qui poussa l’administration coloniale à transférer le pouvoir vers Bingerville, Grand-Bassam a longtemps vécu dans l’ombre d’Abidjan, sa voisine devenue mégapole. Les bâtiments du quartier historique, abandonnés ou sous-occupés pendant des décennies, se sont couverts de lianes et de mousse, leurs bois rongés par l’air marin.
C’est précisément cette patine qui attire aujourd’hui une nouvelle génération d’artistes et de galeristes. Dans d’anciens comptoirs restaurés avec des moyens souvent modestes, des ateliers de peinture, de sculpture et de design s’installent, convertissant la mémoire coloniale en matière première créative plutôt qu’en simple décor figé. Les murs qui racontaient autrefois l’administration d’un empire accueillent désormais des résidences d’artistes et des expositions temporaires.
Cette réappropriation n’est pas propre à Grand-Bassam : du quartier du Plateau à Dakar aux anciens entrepôts de Lagos, plusieurs villes ouest-africaines voient leurs architectures héritées de la période coloniale réinvesties par des usages culturels contemporains. Une manière de ne pas choisir entre la préservation et l’oubli, mais de faire de la mémoire elle-même un matériau vivant.
Crédit photo : Joker-x, CC BY-SA 3.0, via Wikimedia Commons.
